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Mangera-t-on encore ensemble demain ?

 

Manger ensemble, avec les autres et comme les autres est un outil de communication et d’intégration… On assiste depuis quelques années à une dérive soit politico-religieuse (manger halal ou cachère), soit relevant d’une mouvance alliant végétarisme, protection animale, sans gluten, sans produits laitiers, sans OGM (on pourrait ajouter sans fondements parfois !)

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ! Quand il s’agit d’alimentation, les dimensions socio-anthropologiques entrent en compte. Alors que dans l’histoire nous n’avons jamais mangé aussi bien, le consommateur pense le contraire et il est aujourd’hui parfois compliqué de s’assoir autour d’une table et partager un bon repas.

L’image de l’aliment joue un rôle dans notre plaisir à le consommer : il doit être pensé de façon positive pour être mangé avec plaisir. Ainsi les français peuvent adorer consommer des cuisses de grenouille, des escargots ou des huitres crues alors que cela dégoûte beaucoup d’autres peuples européens. D’autres consomment des chenilles grillées, les sauterelles ou des cancrelas et s’en régalent. Les juifs et les musulmans (religieux ou pas) évitent le porc, lui-même considéré comme une viande excellente par le reste de l’humanité..Chaque aliment fait l’objet d’une catégorisation, la société classe les aliments comme bons ou mauvais en fonction de critères nutritionnels, culinaires, psychosensoriels, culturels et l’individu lui-même catégorise les aliments en fonction du plaisir qu’il éprouve en les mangeant. L’enfant, dans un premier temps, aime ce qui est répétitif puis accepte la diversité et recherche de nouvelles saveurs à l’âge adulte avec une certaine curiosité, il découvre et accroît sa culture par de nouvelles découvertes culinaires et de nouvelles saveurs. Certains, on en voit parfois en consultation, restent au stade « enfant » et ne souhaitent pas élargir leur palette sensorielle, ce qui dénote une petite psychorigidité. Le plaisir alimentaire revêt donc une composante sociale (vivre ensemble, filiation gustative, liens sociaux autour du repas) et une composante personnelle (préférences alimentaires, habitudes, goûts liés aux expériences passées). C’est un objet de transmission culturelle autour de valeurs, de normes, de symboles, d’émotions. L’entourage va jouer un grand rôle dans l’appréciation d’un repas pour la plupart des individus : quand on mange avec et comme les autres, on partage tout : un système de valeurs, des codes, des rites. Quand on suit un régime spécial, on peut être coupé de ce partage. Continuer de manger avec les autres reste donc important car c’est déjà un niveau d’intégration dans le groupe.

L’Homme a pratiquement toujours sélectionné l’aliment qui lui a été utile pour sa survie. Plus tard, en fonction de sa culture et /ou de sa tradition, il a légiféré sur les catégories, sur l’aliment nécessaire, agréable, utile voire mauvais. En établissant des règles strictes de codification sur la façon de se nourrir, de manger, de cuire, il a obligé des générations entières à intérioriser un certain goût et à avoir des habitudes alimentaires préétablies. Ainsi, d’un continent à l’autre, alors qu’aujourd’hui il est possible de trouver les mêmes aliments partout, nous constatons qu’il y a des manières différentes de manger, de cuire et de préparer ces mêmes aliments. Dans l’inconscient collectif existe un conditionnement et un apprentissage propres à nos cultures, à nos religions qui nous poussent à trier entre le désirable (le connu) et l’indésirable (l’inconnu).

L’alimentation reste le vecteur de notre culture car il est porteur de sens. Si je m’interdis de manger tel ou tel aliment, c’est ma « conscience » intérieure qui me dicte qu’il y a un tabou (même si parfois j’ignore le pourquoi de cet interdit et je vais essayer de construire un argumentaire logique).

La notion de licite et d’illicite, de sacré et de profane est une dualité qui s’apparente à la notion universelle du bien et du mal. La différence se fait alors entre l’aliment polluant le corps et l’aliment allié du corps. Manger un aliment déterminé est toujours un choix, une activité de l’esprit qui classe, dicte, choisit en fonction des critères culturels, économiques et religieux. Les fêtes sont des moments sanctuaires où certaines catégories d’aliments sont consommées, en fonction de l’histoire, de la mémoire, de la tradition.

Les hommes se nourrissent comme la société leur a appris à se nourrir. Cette évidence paraît pour certains comme non fondée. On aime souvent les aliments que notre mère ou notre grand-mère nous a appris à consommer. On mange des souvenirs d’enfance, avec le temps, certains plats sont idéalisés. Ainsi nos goûts et nos dégoûts, nos aversions alimentaires ne sont que le résultat de notre éducation, de notre culture, de notre religion.

« Je suis ce que je mange, ce que je mange me transforme ; le manger transmet certaines caractéristiques aux mangeurs. En conséquent, si je ne sais plus ce que je mange, je ne sais plus qui je suis ». Claude Fischler.

On mange pour vivre : pour vivre il faut se nourrir, nous ne pouvons pas nous passer de la nourriture. L’alimentation se trouve au centre de notre univers mental et social, elle nous accompagne de notre naissance à notre mort (pour certaines civilisations au-delà de la mort par les offrandes effectuées quotidiennement sur l’autel érigé à la mémoire des ancêtres)

L’apprentissage de nos goûts et sensations se fait très tôt, dès la première tétée pour le bébé; Les aliments aimés sont ceux qui ont le goût et la saveur du lait maternel « aromatisé ». De ce fait notre cerveau capte et fabrique dès ce premier moment de notre vie des catégories, en s’adaptant ou en rejetant par sélection certains goûts. Ainsi pouvons-nous dire que le choix de notre alimentation ne se fait jamais de façon hasardeuse. Ce choix correspond toujours à des catégories précises qui ont à voir avec notre enfance, notre adolescence, notre milieu social et culturel, en fin de compte avec notre histoire.

Dans la société asiatique, manger a pour but d’équilibrer les énergies du corps, donc d’assurer une bonne santé, manger est aussi un acte culturel qui a un sens. Une table asiatique doit respecter les règles des trois sens : la vue, l’odorat et le goût ; à cela il faut joindre les cinq saveurs de base : l’acide, le piquant, l’amer, le sucré et le salé et pour bien faire le repas doit alterner le croquant, le fondant, le gluant et le sec. Le repas asiatique doit être présenté ensemble, sans succession dans le temps. Il est appréhendé d’un seul coup d’œil avec ses variétés de couleurs et ses nuances de saveurs. Ainsi le convive peut choisir ce qui lui plaît, quand il lui plaît afin de savourer à sa convenance. Tout est là, tout est ordonné dans l’espace et non dans le temps. Le repas sert à renforcer les relations sociales, le moment où l’on échange, où l’on se parle car il est malséant de manger en silence. Ailleurs, on mange en silence car la nourriture est sacrée. Il faut lui consacrer de l’attention et du temps.

L’homme s’est évertué durant des siècles à diversifier son alimentation. Certains, aujourd’hui font marche arrière en réalisant une alimentation toujours plus homogène De ce fait, l’aliment se trouve déconnecté du corps social et culturel qui faisait sa diversité, sa pluralité, sa frugalité. Ce n’est pas l’aliment qui fait l’homme, mais l’homme qui crée son alimentation. Il nous faut donc, parfois, réapprendre à manger de tout, à passer à table pour donner sens à notre alimentation. Sans cela, nous risquons de faire, sans nous en rendre compte, de « l’autisme alimentaire » avec une alimentation contingentée, ce qui enlève toute fonction de médiation qui en faisait un élément indispensable dans le rapprochement entre individus. On ne fera jamais disparaître la charge affective, émotionnelle et curative que nous prêtons aux aliments.

Nos émotions, nos souvenirs, notre histoire personnelle sont liés à l’alimentation.